Pour que vive la Méthode naturelle telle que Paul Le Bohec la mettait en œuvre
Pour que vive la Méthode naturelle telle que Paul Le Bohec la mettait en œuvre

Méthode naturelle de découverte de l’Abbaye de Maubuisson

ou récit de mise en œuvre de la Méthode naturelle hors l’école

L’abbaye de Maubuisson, lieu historique devenu site d’art contemporain, a souvent reçu la visite de ma classe du temps où j’étais encore en activité. Lorsque j’ai pris ma retraite, Caroline Coll, conservatrice de l’abbaye m’a demandé si je voulais bien animer un stage d’enfants durant les vacances scolaires. J’ai tout de suite vu là l’occasion d’expérimenter une méthode naturelle d’apprentissage avec un groupe d’enfants multi-âge, remplaçant la classe unique que je n’avais jamais connue dans ma carrière et de plus sans aucune contrainte institutionnelle (espace, horaire, programmes…).

Les stages ont lieu à l’abbaye de Maubuisson quatre fois trois jours dans l’année, durant les vacances scolaires. Ils sont ouverts aux enfants de cinq à onze ans par groupe de dix à douze.

Objectifs et contenus des stages
Mon intention est que les enfants découvrent l’abbaye et son parc d’une façon naturelle, c’est à dire en se laissant guider par leurs sens, en prenant le temps de voir. Chaque stage a un thème d’étude choisi par les enfants stagiaires : l’architecture, l’eau, l’historique de l’abbaye, la flore du parc, la faune, les bruits, les matériaux, l’exposition du moment…
Pendant les visites, les enfants sont amenés à sentir, observer, décrire, commenter, analyser, prendre conscience des lieux. Ils sont invités à exprimer leurs observations, leurs découvertes, leurs impressions, leurs sentiments sous la forme d’écrits, de dessins, de montages de photos prises par eux, d’enregistrements…
Chaque enfant stagiaire participe à la mise en forme de la production collective du groupe (compte-rendu, histoire, création poétique ou graphique…) à l’aide d’un logiciel informatique de présentation multimédia.
Le document créé sur cédérom devient ensuite un outil d’aide à la visite de l’abbaye. Il peut être consulté dans l’espace patrimoine de l’abbaye. Chaque stagiaire reçoit le cédérom qu’il a contribué à produire.

 Former le groupe, donner la parole aux enfants, faire naître les questionnements
Aux premiers instants d’un stage, les enfants ne se connaissent pas et n’ont aucun lien entre eux mis à part le fait qu’ils sont ensemble à l’abbaye. Pour moi, l’important c’est que le groupe se forme très vite en un vrai groupe, c’est à dire un groupe qui fonctionne avec des interactions entre enfants, un groupe où chacun s’exprime librement, est écouté de l’autre, apprend de l’autre. Je place donc immédiatement les enfants en situation d’acteurs en faisant naître des petits débats à partir des premières observations. Je réserve à plus tard les présentations de chacun et l’énumération des règles de vie pour les trois jours. Nous entrons tout de suite dans le vif du sujet, c’est pourquoi nous restons à l’entrée devant la superbe grange (je dois rappeler les enfants déjà partis devant sans rien avoir regardé). Les premiers échanges sont très importants pour constituer le groupe et souvent le thème du stage se précise à ces moments-là.

Je force le regard en demandant aux enfants de parler de ce qu’ils voient. Ils observent, ils décrivent. Et c’est en décrivant ce qu’ils voient que naissent les questionnements et les premières analyses pour trouver des réponses. Je ne cherche pas à les conduire vers une connaissance particulière ni à donner des réponses. Je les laisse s’exprimer, dire tout ce qu’ils croient. Je m’efforce d’entendre tout ce qui est dit et je demande des justifications. Chaque affirmation d’un enfant, même si elle paraît inadaptée à l’objet regardé, est toujours fondée sur une connaissance propre à l’enfant et c’est cette connaissance qu’il faut laisser s’exprimer afin que le groupe la critique, la modifie, l’enrichisse. Les enfants comprennent vite qu’ils peuvent tout dire, parler de tout mais ils apprennent aussi très vite à choisir leurs paroles parce qu’ils devront ensuite la justifier. En quelque sorte, nous jouons aux archéologues : observation, description, questionnement, émission d’hypothèses et ensuite recherche de réponses par l’étude des documents ou en questionnant des spécialistes.

Voici les premières paroles échangées entre nous devant la grange. On peut déjà voir les thèmes qui seront abordés dans le cédérom que nous allons concevoir.  Grâce à la visite au service archéologique, à la consultation des documents et à l’examen des maquettes, les enfants trouveront des réponses à leurs questions.

Le bâtiment est grand, il sert peut-être à ranger du foin (les enfants ne connaissent pas le nom du bâtiment).
Examen du toit : la mousse et le grand nombre de tuiles.
Je porte sur mon dos des dizaines et des dizaines de tuiles.
Ce sont vraiment des tuiles ? On dirait des pierres. Nous regardons tous les toits autour de nous.
Énumération de toutes les sortes de toit : chaume, ardoise, pierre, lauzes (on profite du savoir de chacun), tuile, béton pour les toits plats des immeubles, métal, glace pour les igloos (les enfants dessineront ensuite des habitations avec des toits différents).
Le dessous du toit : plusieurs épaisseurs de tuiles (nous prenons des photos).
Le toit de la tourelle est différent. Il n’a pas la même couleur.
Essai de datation du bâtiment : moyen-âge, XIVe siècle.
Discussion pour les dates de début et fin : 1300, 1301 jusqu’à 1400 ?
Qui habitait là ? C’est en relation avec la religion parce que ça ressemble à une église.
Des filles qui se protégeaient des hommes venaient s’y cacher.

Les pierres, on voit les vieilles et les neuves. Les neuves sont taillées, les pierres anciennes, on les trouvait comme ça, on ne les taillait pas, elles étaient utilisées comme on les trouvait.
Mais où les trouvait-on ? Et comment on taille les pierres ?

Nous passons devant le panneau d’infos : bref regard, trop à lire… On passe.
Le long du canal : un canal, c’est construit par l’homme, pas comme les rivières, les fleuves, les mers.
Sens du courant : l’eau va de l’abbaye vers… où ?
Regard vers la tourelle : fenêtre et pigeons… C’était peut-être une tour pour des prisonniers.

Photos avec zoom pour essayer de voir comment sont les tuiles de son toit.

Les bancs sont en béton peint. Ils n’étaient pas là à la construction de l’abbaye.
Le banc est de notre époque, il est là pour décorer.
Je trouve qu’on le voit trop, il aurait dû être vert, mais on ne l’aurait pas vu…
La construction de l’abbaye, c’était quand ? On aurait dû lire le panneau tout à l’heure, peut-être que ça le disait (les enfants commencent à éprouver le besoin de savoir l’âge de l’abbaye et regrettent de n’avoir pas lu le panneau).

Écoute des chants d’oiseaux et essai de repérage des oiseaux.
Chants mélodieux, doux ou comme une grenouille, des croas.

Au loin les enfants voient un autre panneau d’informations, ils s’y précipitent (ils savent ce qu’ils veulent y trouver).
Repérage des dates, plein de dates… alors il faut quand même lire pour savoir quelle date choisir.
C’est 1236. C’est une abbaye royale construite par Blanche de Castille.
Mais qui est Blanche de Castille ?…

Quand nous arriverons dans la salle qui nous sert d’atelier, nous listerons collectivement toutes les questions posées lors de cette première découverte qui a permis non seulement de faire naître des questions mais a contribué à la formation du groupe : chaque intervention d’enfant a été prise en compte. Quand un enfant dit que les tuiles ressemblent à des pierres, un autre lui répond que ce n’est pas possible d’avoir des pierres sur le toit. Un autre dit qu’à la montagne, il y a des lauzes sur les toits et cela nous conduit à regarder les toits alentour.

Parce que sa parole est prise en compte, l’enfant n’hésitera plus à s’exprimer, à dire sa pensée et le groupe vivra dans un réel échange constructif.