Pour que vive la Méthode naturelle telle que Paul Le Bohec la mettait en œuvre
Pour que vive la Méthode naturelle telle que Paul Le Bohec la mettait en œuvre

Ma place dans l’équipe

Ma place dans l'équipe : ai-je vraiment eu de l'influence ?

Arrivée dans une nouvelle équipe en 1983, école Victor Hugo, Épinay-sur-Seine : je me fais discrète, personne ne sait que je suis adhérente à l'ICEM, que j'essaie de pratiquer une autre pédagogie, je ne dis pas que je ne fais pas comme les autres... mais les collègues m'observent. Moi aussi.
Je constate chez elles une attitude traditionnelle (verticalité, écoute insuffisante de la parole des enfants etc.) qui me donne l'envie de susciter en elles le désir d'agir autrement, non par le discours mais en leur donnant à voir une autre image de ce que peut être l'acte d'enseigner.
Je me plie d’emblée aux règles de fonctionnement de l'école même si je ne comprends pas bien leur efficacité, ni même leur sens.
Seule exception : je refuse tout de suite la remise des carnets d’évaluation par la directrice avec distribution de billets d'honneur, de satisfaction... ou rien.
La directrice vient quand même dans la classe avant chaque vacance pour « rendre les carnets » que je lui avais remis afin qu’elle les consulte. La remise se fait sous forme de conversation entre l’enfant, elle et moi. Mots d'encouragements pour chacun et distribution d’images à tous. Elle avait compris mes intentions de non compétition entre les enfants et respectait ce point de vue.
Au bout de deux ou trois ans, les collègues finissent par repérer (susciter le désir par l'exemple implique forcément une inscription de l'agir dans la durée) que je fais un peu différemment. Intrigués, ils me posent des questions. Je leur réponds, mais jamais au-delà (condition de la protection du désir en cours d'élaboration chez l'autre).
Un atout de taille pour moi : la directrice accepte mes idées innovantes pour l'école. Elle m'offre un cadre sécurisant afin que je puisse mener à bien l'idée maîtresse de ma pédagogie qui est de donner la parole aux enfants.

Aux différents conseils de maîtres, lorsqu'un questionnement se pose, je tente de proposer une piste de travail :

- Les maîtres font état de la difficulté d'expression à l'écrit des enfants. Ils ont aussi remarqué l'aisance de ma classe à écrire. Je parle donc des cahiers d'écrivains mis en route au CP avec la méthode naturelle de lecture. L'idée est adoptée par tout le monde : dans chaque classe un cahier d'écrivain est mis en place pour recueillir les textes libres des enfants.

- L'utilité d'un ordinateur dans la classe se pose. Pour trouver le budget, il faut convaincre les maîtres de la nécessité d'abandonner pendant un ou deux ans l'achat de manuels scolaires pour consacrer l'argent à l'équipement pour chaque classe d'un ordinateur.

- Autant que cela est possible (ex: appels à projets de la mairie d'Épinay-sur-Seine), je rédige des projets en lien avec les besoins des enfants de ma classe, qui profitent également à l'école par l'apport des subventions qu'ils représentent.

- Un conseil d'enfants s'organise avec deux délégués par classe et une réunion tous les quinze jours. Les délégués arrivent avec un cahier où figurent les attentes de la classe. Le but principal est d'encourager les enseignants à organiser une discussion, un débat, avec les enfants, les mettre face à la nécessité de donner la parole aux enfants. Le conseil d'enfants contribue évidemment à cette nouvelle relation maître/élèves.

- Avec deux collègues, nous réalisons la création d'une BCD. Pour cela, nous sensibilisons les autres collègues au bien-fondé de déposer à la bibliothèque de l'école tous les livres documentaires ou de littérature qui ne servent pas dans les classes. L'objectif est d’instaurer une autre relation à la connaissance par la recherche documentaire.

- Ma classe déborde dans le couloir avec le coin bricolage. Je laisse volontairement ma porte ouverte pour accueillir les collègues venues y jeter un œil.

- Enfin, je constate avec plaisir que lorsque j'ai les CE2, les collègues de CM1 aiment récupérer mes élèves car ils savent travailler, s'occuper et s'exprimer.Je ne me suis jamais imposée dans l'équipe enseignante. Je donnais seulement à voir ; la complicité de la directrice m'aidant grandement à faire valoir mon point de vue pédagogique.

Les collègues m'observaient, constataient et questionnaient et je n'hésitais jamais à montrer, à répondre.
Mais il ne faut pas croire que j’ai révolutionné l’école… J’ai peut-être quand même semé quelques graines.